Le soleil se couche… l'avion decolle de la Baie, il est 8 heures du
soir, Lucie a du mal a s'endormir. Nous avons empaquete la veille, les
meubles attendent sur un quai d'Oakland d'etre embarque a bord du cargo
qui les amenera a Rotterdam, puis a Paris, pour un nouvel episode. En
attendant, je rembobine de 2 semaines et demi. Nous ne sommes pas encores
partis (physiquement), et meme si Paris nous est plus proche que jamais
lors de ces trois annees d'eloignement, il reste encore « aknowledgements
» : dans l'ordre, donc, ce qui me manquera de retour en France, et un
rapide resume des grands evenements des Etats-Unis ces 3 dernieres annees.
Trois choses qui - clairement - manqueront :
La biere - qui l'eut cru ? En arrivant, une de mes inquietudes etait
la perspective de ne pouvoir trouver que de la Budweiser, de la Miller
ou de la Coors pendant nos annees americaines. Heureusement, la vague
des micro-brews, des brasseries locales, a frappe les Etats-Unis il
y a quelques annees. Et partout, on trouve une vaste selection de bieres
tout a fait honnetes, sans pretentions, sans grande tradition certes,
mais qui se boivent bien, facilement, et remplissent parfaitement leur
office. De meilleure qualite que l'Heineken de base, moins exceptionnelle
que la production belge, elles representent un ideal d'une biere de
repas, facile et gentiment desalterante.
La radio - pas n'importe quelle radio, mais la radio publique, l'equivalent
local de Radio-france. NPR est LA radio comme j'en revais : des reportages
varies, subtils, bien faits, des emissions rapides, intelligentes, des
auditeurs qui posent des questions intelligentes…et un concept particulierement
reussi : la radio ne recoit pour ainsi dire aucunes subventions, et
n'a pas de pubs : tous les 4 mois, il y a donc une campagne de levee
de fonds. Ou on demande a ceux qui aiment la radio de contribuer. Et
les gens contribuent, 30, 60 balles par mois, car on sait qu'on aura
une radio de qualite.
Les rediff de Seinfeld - Seinfeld, la serie de reference, s'est arretee
l'annee d'avant notre arrivee. Mais grace au statut de la serie - culte,
tout simplement - et a la politique de diffusion des chaines - rediff
a outrance - , j'ai pu decouvrir, apprecier, voir et revoir nombres
d'episodes de cette serie sur rien. Il ne s'y passe reellement rien,
tout se joue sur des details, sur du timing d'acteur, des expressions
qui disent, « on sait que cette blague est pas terrible, mais on la
fait quand meme, apres tout c'est le principe meme de l'emission »,
des scenarios poetico-absurdes, des personnages profondement egoistes,
bref, que du bonheur. Et meme si, ces derniers mois, je n'ai pas eu
l'occasion de voir beaucoup de ces rediffusions (en fait, cela fait
bien au moins 8 mois que je n'en ai pas vu une), de savoir que c'est
la est un relatif reconfort en cas de journee vraiment difficile. Et
evidemment, les crapules n'ont pas sorti de cassettes video des exploits
seinfeldiens.
Les evenements des trois dernieres annees :
Ce furent 3 riches annees dans l'histoire americaines, avec des evenements
politiques et economiques majeurs. Economiques tout d'abord : la folie
des dot-coms, qui a vraiment commence peu de temps apres notre arrivee.
Je ne suis jamais etendu sur le sujet, car il est trop vaste : cela
necessiterait un resume de l'histoire de la Silicon Valley, de l'importance
de l'universite de Stanford, de l'evolution d'une economie basee sur
le hardware vers le software, et finalement, les « idees », la base
meme des start-ups de la fin des annees 90 - meme si, aujourd'hui, on
assiste au retour du software. Bref, a notre arrivee, nous etions surs
que nous verrions la fin de la bulle dans les 6 mois : apres tout, la
Silicon Valley n'etait-elle pas le centre du monde des technologies
de l'information, et par extension de la pointe du monde economique,
depuis deja 3 ans ? Nous avons vu les premieres pubs tele pour une entreprise
internet, Yahoo ; suivie quelques mois plus tard par de nombreuses autres
start-ups, jusqu'a 30% de pubs pour des boites internets. On pouvait
alors lire dans certaines articles que les cours des actions n'etaient
pas sur-evalues, mais sous-evalues, etant donne le potentiel de ces
entreprises. Etant un pessimiste economique de nature, j'annoncais la
chute de cette hallucination collective dans les 2 mois ; il a fallu
attendre 2 ans pour qu'elle arrive. Il a fallu quand meme attendre neuf
mois pour que les effets de l'effondrement du NASDAQ se fasse sentir
dans la baie. En gros, d'avril a decembre, des start-ups se plantaient,
mais c'etaient les plus previsibles qui disparaissaient. Maintenant,
personne n'est a l'abri. En attendant, nous avons vecu au centre d'une
des plus belles hallucinations collectives, equivalente du commerce
de tulipe en hollande au 17eme siecle, ou des societes pyramidales des
annees 20 aux Etats-Unis. Avec les memes effets : une gigantesque volatilisation
de pognon.
Politiquement parlant, les 2 evenements majeurs des 3 dernieres annees
ont ete l'Impeachment de Clinton, et les dernieres elections presidentielles.
Bon, pour l'election presidentielle, je crois que j'en ai assez parle,
au long de compte-rendus mensuels et de cartes postales enflammees.
Il ne reste plus qu'a constater qu'a priori, c'est bien Gore qui a gagne
la Floride (les resultats des recomptages effectues par des journaux
arrivent tous plus ou moins a la meme conclusion), et que les debuts
de la presidence Bush est caracterisee par un conservatisme extreme,
des coups de coude repetes en direction des contributeurs de campagne,
et des bourdes du president - qui en fera moins publiquement depuis
que l'equipe a decide de ne plus faire de conference de presse, apres
le desastre de la premiere ou le president s'est revele incapable de
repondre aux questions des journalistes, s'embrouillant les pinceaux
dans les traites avec la Coree du Nord, ou prouvant son ignorance crasse
en refusant purement et simplement de repondre.
Pour l'impeachment, il ne s'agit la que de la continuation logique
de la relation d'amour reel et de haine tenace que voue une et l'autre
moitie des americains a Clinton. Un journaliste a compare Clinton a
Elvis Presley : meme melange de fascination d'une moitie de la population
et de haine de l'autre moitie, meme melange de talent et de « white
trash », meme cote sordide… en face, les Republicains ne se sont toujours
pas remis de ne pas avoir pu mettre dehors Clinton. Non seulement il
n'aurait jamais du etre elu, encore moins reelu, mais comment pouvait-il
toujours avoir autant de soutien, comment le pays tout entier n'etait-il
pas outrage de sa conduite ? L'attitude actuelle de Bush est largement
expliquee en opposition a Clinton : il faut etre moralement au dessus
de tout soupcon, revenir sur un maximum des lois et regles passees par
l'administration, jugee trop anti-entreprise, profondement conservateur
; le resultat se developpe sous nos yeux, un melange de mepris du monde,
de refus de voir au-dela du pur interet americain (et de l'affirmer
haut et fort de surcroit !), et de betise profonde - presque revendiquee
egalement.
Allons bon, ca recommence, je m'emporte, je prefere m'arreter la.
Bon, il s'agit la de ma derniere chronique mensuelle partant des Etats-Unis.
Dans 10 jours, nous atterrissons a Paris, cloturant presque 3 ans d'une
experience unique dans un pays … de contraste. Merci d'avoir supporte
mes envois repetes, et a tous : A tres bientot !